Mis à part en de rares vacances et certains week-ends, nous ne nous y évadions peu. Trop de charges incombées à mon père à cette étape de sa carrière. En plus d'assumer la direction du chantier proprement dit, il se devait de répondre aux besoins et aux sollicitations constantes de la population. Tous les aspects de la vie quotidienne passaient immanquablement par lui. Qu'il s'agisse de la construction de l'école primaire et des ponts, de la réfection des pistes en latérite, de la nomination de l'instituteur et du médecin, de l'évacuation par avion des malades ou blessés, de l'organisation des élections, du maintien de l'ordre, de la sécurité et de la protection des personnes et des biens, du règlement des litiges et autres discordes, des visites protocolaires, de sa présence obligée à toutes les cérémonies familiales et collectives, et de que sais-je encore. Chef de chantier bien sûr, mais aussi ingénieur des travaux publics, comptable, banquier, directeur d'école, maire, policier, juge, garde-chasse, guide etc... et même une fois sage-femme ! Il se devait de coiffer ses multiples casquettes pour le bon fonctionnement du chantier.
Cependant il ne faudrait pas en déduire prématurément que mon père agissait en monarque tout puissant en son royaume. Mon père était en fait, à sa manière, un chef de village, tel qu'on l'entend en Afrique. Sa position-clef au sein de l'entreprise le poussait à épouser ce rôle qui, du bas de l'échelle jusqu'à son sommet, parcourait et structurait l'ensemble de la société gabonaise. C'était un état d'esprit ancré de longue date dans les moeurs, et ceci bien avant le « rêve colonial » de la France. Il était certes le « bwana », le « patron » - héritage incontestable de la colonisation - mais également le « papa », « l'ancien », en dépit de son jeune âge. Attention : le « papa » non parce qu'il donnait les ordres mais parce qu'il savait se faire respecter, nuance. Il était celui qui savait écouter, celui vers lequel l'on se tournait en cas de coup dur, mais celui aussi qui savait sévir au besoin.
Ce paternalisme bienveillant, à bien des égards anachronique pour l'Europe contemporaine, était encore à cette époque une réalité vivace dans une Afrique rurale dominée depuis toujours par les chefferies traditionnelles. Ce n'est pas un hasard si, au lendemain des indépendances, la totalité des élites politiques africaines, pourtant formées à l'école de la République et fermement convaincues des vertus du suffrage universel, ont opté, dès leur accession aux responsabilités gouvernementales, pour des régimes présidentialistes forts, et conservé, sous d'apparentes institutions gaulliennes, les structures sociales multiséculaires où la fonction de chef de village était respectée voire sacralisée. Un ami du Gabon nous rapporta une anecdote qui se déroula devant ses yeux, révélatrice, s'il en était, de ce mode de pensée typiquement africain. En Côte-d'Ivoire, un jour qu'il avait été convoqué par le Président Houphouët-Boigny, il vit jaillir à l'improviste dans le bureau présidentiel, aux cris de « papa , papa » l'Empereur Bokassa Ier, venu directement de Bangui pour lui demander conseil. Sidérant spectacle. Même pour quelqu'un particulièrement aux faits de la mentalité africaine. Quant à mon père, évidemment, personne sur le chantier ne se serait aventuré à l'appeler « papa ». Pourtant je dois dire, non sans une once de fierté, que le futur donnera raison à cette vision des choses. Des années après la C.F.G., combien de fois au détour d'une rue à Libreville, mon père ne s'était-il pas fait apostropher sous ce vocable par d'anciens employés ! Certains d'entre eux avaient même, je ne sais comment, en leur possession une photo de notre famille, usée, déchirée, jaunie qu'ils conservaient pieusement et emmenaient partout avec eux.
A Ovigui donc, les autorités étatiques, loin de trouver à redire à l'action de mon père, le soutenaient. Que pouvaient-ils faire d'autre ? Ovigui était un village sorti de terre artificiellement, à vocation purement économique et non démographique. Dès sa construction, décidée et planifiée sur le papier quelques années auparavant, après qu'on eut prospecté la région en quête des meilleures essences de bois, Ovigui se savait perdu et voué à disparaître dans les 15 ans à venir sans laissé de traces, si ce n'est dans les archives nationales et les registres de compte de la C.F.G. L'Etat avait enregistré son acte de naissance et il signerait sans état d'âme son acte de décès. Maintenir sous perfusion après son exploitation ce chantier, loin des grands axes routiers, dans une région en proie au sous-peuplement pour en faire une authentique petite ville provinciale, avec commerces et administrations publiques, lui eût représenté un poids financier conséquent, si vain et si absurde. D'autant que ce n'était pas la seule exploitation forestière existante au Gabon et que le calme y était très généralement la norme. Dans ces conditions, à quoi bon gaspiller son énergie et dilapider son argent pour assurer à toute fin, par principe et orgueil, la continuité territoriale des services étatiques en des lieux si éphémères, alors même qu'il s'y trouvait, sur place, des hommes compétents pouvant servir de relais entre l'Etat et la population ? Laissons-en la charge et la facture aux compagnies forestières, se disait-on. Faisons leur confiance pour la gestion de leur concession. De tout temps, elles ont toujours tenus une place prépondérante dans le maillage du territoire, en perçant la ténébreuse et dense jungle équatoriale et en facilitant ainsi les communications et les échanges de province à province, de ville à ville. Plus qu'aucune autre organisation humaine, elles ont contribué à faire émerger, tant dans l'espace que dans les consciences, l'identité d'une nation gabonaise. Il ne s'agissait pas là d'un quelconque cynisme de la part des autorités, ni d'un soi-disant néo-colonialisme - la C.F.G. était une entreprise d'Etat -, mais d'un pragmatisme. Un pragmatisme qu'imposait la lutte constante contre le sous-développement. Aussi, en parallèle à son métier et en raison de sa position au sommet de la pyramide, mon père se voyait-il contraint d'être l'agent de la puissance publique sur l'exploitation, en relation permanente avec les officiels auxquels il devait également, de temps à autre, rendre des comptes.
Cependant il ne faudrait pas en déduire prématurément que mon père agissait en monarque tout puissant en son royaume. Mon père était en fait, à sa manière, un chef de village, tel qu'on l'entend en Afrique. Sa position-clef au sein de l'entreprise le poussait à épouser ce rôle qui, du bas de l'échelle jusqu'à son sommet, parcourait et structurait l'ensemble de la société gabonaise. C'était un état d'esprit ancré de longue date dans les moeurs, et ceci bien avant le « rêve colonial » de la France. Il était certes le « bwana », le « patron » - héritage incontestable de la colonisation - mais également le « papa », « l'ancien », en dépit de son jeune âge. Attention : le « papa » non parce qu'il donnait les ordres mais parce qu'il savait se faire respecter, nuance. Il était celui qui savait écouter, celui vers lequel l'on se tournait en cas de coup dur, mais celui aussi qui savait sévir au besoin.
Ce paternalisme bienveillant, à bien des égards anachronique pour l'Europe contemporaine, était encore à cette époque une réalité vivace dans une Afrique rurale dominée depuis toujours par les chefferies traditionnelles. Ce n'est pas un hasard si, au lendemain des indépendances, la totalité des élites politiques africaines, pourtant formées à l'école de la République et fermement convaincues des vertus du suffrage universel, ont opté, dès leur accession aux responsabilités gouvernementales, pour des régimes présidentialistes forts, et conservé, sous d'apparentes institutions gaulliennes, les structures sociales multiséculaires où la fonction de chef de village était respectée voire sacralisée. Un ami du Gabon nous rapporta une anecdote qui se déroula devant ses yeux, révélatrice, s'il en était, de ce mode de pensée typiquement africain. En Côte-d'Ivoire, un jour qu'il avait été convoqué par le Président Houphouët-Boigny, il vit jaillir à l'improviste dans le bureau présidentiel, aux cris de « papa , papa » l'Empereur Bokassa Ier, venu directement de Bangui pour lui demander conseil. Sidérant spectacle. Même pour quelqu'un particulièrement aux faits de la mentalité africaine. Quant à mon père, évidemment, personne sur le chantier ne se serait aventuré à l'appeler « papa ». Pourtant je dois dire, non sans une once de fierté, que le futur donnera raison à cette vision des choses. Des années après la C.F.G., combien de fois au détour d'une rue à Libreville, mon père ne s'était-il pas fait apostropher sous ce vocable par d'anciens employés ! Certains d'entre eux avaient même, je ne sais comment, en leur possession une photo de notre famille, usée, déchirée, jaunie qu'ils conservaient pieusement et emmenaient partout avec eux.
A Ovigui donc, les autorités étatiques, loin de trouver à redire à l'action de mon père, le soutenaient. Que pouvaient-ils faire d'autre ? Ovigui était un village sorti de terre artificiellement, à vocation purement économique et non démographique. Dès sa construction, décidée et planifiée sur le papier quelques années auparavant, après qu'on eut prospecté la région en quête des meilleures essences de bois, Ovigui se savait perdu et voué à disparaître dans les 15 ans à venir sans laissé de traces, si ce n'est dans les archives nationales et les registres de compte de la C.F.G. L'Etat avait enregistré son acte de naissance et il signerait sans état d'âme son acte de décès. Maintenir sous perfusion après son exploitation ce chantier, loin des grands axes routiers, dans une région en proie au sous-peuplement pour en faire une authentique petite ville provinciale, avec commerces et administrations publiques, lui eût représenté un poids financier conséquent, si vain et si absurde. D'autant que ce n'était pas la seule exploitation forestière existante au Gabon et que le calme y était très généralement la norme. Dans ces conditions, à quoi bon gaspiller son énergie et dilapider son argent pour assurer à toute fin, par principe et orgueil, la continuité territoriale des services étatiques en des lieux si éphémères, alors même qu'il s'y trouvait, sur place, des hommes compétents pouvant servir de relais entre l'Etat et la population ? Laissons-en la charge et la facture aux compagnies forestières, se disait-on. Faisons leur confiance pour la gestion de leur concession. De tout temps, elles ont toujours tenus une place prépondérante dans le maillage du territoire, en perçant la ténébreuse et dense jungle équatoriale et en facilitant ainsi les communications et les échanges de province à province, de ville à ville. Plus qu'aucune autre organisation humaine, elles ont contribué à faire émerger, tant dans l'espace que dans les consciences, l'identité d'une nation gabonaise. Il ne s'agissait pas là d'un quelconque cynisme de la part des autorités, ni d'un soi-disant néo-colonialisme - la C.F.G. était une entreprise d'Etat -, mais d'un pragmatisme. Un pragmatisme qu'imposait la lutte constante contre le sous-développement. Aussi, en parallèle à son métier et en raison de sa position au sommet de la pyramide, mon père se voyait-il contraint d'être l'agent de la puissance publique sur l'exploitation, en relation permanente avec les officiels auxquels il devait également, de temps à autre, rendre des comptes.
