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Ovigui II

Ovigui II
Le mobilier était élégant mais sans excès. Quelques meubles avaient suivi, avec bagages et effets personnels, mes parents au gré de leurs pérégrinations gabonaises. Certains, plus rares car de conception plus élaborée, avaient préféré faire le déplacement de la grande ville. De Libreville ou de Port-Gentil. D'autres, au cachet plus rustique, à mes yeux les plus beaux de tous, avaient été sculpté et acheté dans un village ou au hasard d'une route tortueuse dans la jungle même, à je ne sais quelque artisan Africain, pas forcément Gabonais d'ailleurs. Mais pour la plupart ils avaient été imaginé et fabriqué sur place, à Ovigui, puisque là-bas ce n'était ni les essences de bois ni le savoir-faire technique qui nous faisaient défaut. Comme pour nous rappeler qu'en toute circonstance, en de terres si aventureuses pour les hommes, seule la forêt était apte à pourvoir à tous nos besoins. A condition, bien sûr, qu'on sache la comprendre et l'apprécier à sa juste valeur. Quant à l'électroménager, comme pour tout bien manufacturé, le conséquent retard technologique de l'Afrique noire imposait qu'il fut directement importé de l'ancienne métropole. Aussi avions-nous acquis les indispensables réfrigérateur, congélateur et climatiseur, nécessaires à un confort de vie moderne à l'occidental, malgré l'absence remarquée dans ce plein bonheur matérialiste du plus affectif des objets usuels : le téléphone.

Mais en dépit de ce léger désagrément qui, d'une certaine façon, déshumanisait nos relations avec notre famille et nos amis, de France, du Gabon ou d'ailleurs, cette maison et son décor seyaient bien à notre petite tribu. Et je crois que l'Europe, grossie de toute son opulence et de toute sa suffisance, ne nous aurait pas mieux comblé. Il faut dire aussi qu'à cette époque, la C.F.G., pour laquelle travaillait mon père, ne ménageait pas non plus ses efforts pour adoucir la vie de ses cadres étrangers et de leur famille. Toute demande, pourvu qu'elle fût raisonnable et s'apparentât à une nécessité, était entendue et satisfaite dans la mesure du possible et ceci, dans les plus brefs délais. Pour le reste - et je pense aux vêtements, aux livres, aux cassettes vidéo et vinyls, aux jouets -, après les avoir repérés sur catalogue, nous passions commandes, quelques mois avant, auprès d'amis installés en ville ou de cadres en partance pour la France, l'entreprise se chargeant plus tard de leur acheminement sur le chantier. Qui plus est, privilège ultime, tenant au fonction de mon père, nous avions quotidiennement à notre service un cuisinier – un « boy » -, une femme de ménage et de temps à autre, au moins deux fois par semaine, un jardinier. Plus d'un visiteur Européen s'émut de trouver en des lieux si incongrus d'aussi agréables conditions de vie. S'en montrant parfois jaloux. Sans doute s'imaginait-on encore qu'à l'orée des années 1980, la forêt africaine était le dernier endroit sur Terre où en plus d'y rencontrer des cannibales coupeurs de tête on s'éclairait encore à la bougie comme au bon vieux temps du Père Savorgnan de Brazza.

Mais à d'aussi impensables privilèges répondait son lot de devoirs et de contrariétés. Et la vie sur une exploitation forestière n'en était pas avare. Situé à des dizaines de kilomètres de la première ville digne de ce nom – que dis-je de la première bourgade !-, autant dire, avec un bon tout-terrain, une piste bien entretenue, en saison sèche, à une bonne heure de route de toute animation, Ovigui souffrait d'un isolement criant. Seul le ravitaillement hebdomadaire par camions ou par l'avion de brousse venu de Port-Gentil coupait le fil d'un temps rythmé par le brouhaha des tronçonneuses et des grumiers. Car il faut bien l'avouer, en semaine, hors du domicile familiale, les distractions manquaient tant pour mon frère et moi que pour ma mère qui n'exerçait aucune activité au sein de l'entreprise. Point de crèche, d'école maternelle, de parcs publics, de magasins, de restaurants, de bibliothèque, ni de cinéma. Rien qui pût nous permettre d'oublier que nous vivions au sein d'une gigantesque scierie à ciel ouvert de plusieurs milliers d'hectares. Juste pour unique horizon un quadrillage de cases, de jardins privatifs, d'ateliers et de bureaux, aux formes inexorablement géométriques et monotones, au-delà desquels se dessinait à perte de vue l'immensité de la forêt équatoriale, énigmatique et belliqueuse.
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# Posté le vendredi 30 décembre 2005 12:55

Modifié le vendredi 22 juin 2007 13:32

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