D'aussi loin qu'il m'en souvienne, j'appris à marcher au c½ur de la jungle gabonaise, à bonne distance de Mandji et de Fougamou, et plus précisément à Ovigui, un chantier forestier dont mon père était le responsable. J'y vécus jusqu'à mes cinq ans. Nous habitions, mes parents, mon frère aîné et moi, une maison en surplomb de ce village jailli de nulle part où logeaient les employés et leurs familles. Mon père l'avait voulu ainsi. Et c'est une habitude qu'il conservera jusqu'à la fin de sa carrière que de toujours faire construire sur les hauteurs, sa résidence, afin d'être géographiquement et donc symboliquement au-dessus des chamailleries de voisinage et des querelles de personne et préserver ainsi la confiance et le respect de ses subordonnées.
Notre « case », comme l'on dit là-bas, n'avait rien d'extraordinaire. Pour autant elle ne ressemblait pas à l'image d'Epinal que l'on se fait en Occident de l'habitat africain. Reposant sur une immense dalle de béton sur laquelle se dressait une ossature de bois et des murs en contreplaqué de plusieurs épaisseurs, coiffé pour finir d'une toiture en taule ondulée, elle répondait à un modèle standardisé, économiquement rentable, fort répandu en Afrique noire et bien adapté aux rigueurs du climat équatorial, chaud et humide. Vu du ciel, rien ne la différenciait des autres cases. Si ce ne sont, peut-être, d'imposantes jardinières en pierre attenantes à la maison, côtés sud et ouest, et à l'arrière de celle-ci, au fond du jardin, face nord, une rangée de garages dont je garde un très vague souvenir pour m'y mettre rarement aventuré.
L'agencement intérieur était tout aussi fonctionnel que son enveloppe externe. Les murs du salon-salle à manger comme ceux des chambres étaient lambrissés d'un très beau bois exotique veiné à l'aspect soyeux. Mais le sol du séjour, lui, avait échappé miraculeusement au bon goût ; carrelé de ce que l'on faisait de plus laid en ces années soixante-dix finissantes. Celui de nos appartements avait eu plus de chance, quoique nous en payâmes le prix par une moindre clarté. Seules pièces non climatisées du nid familial, la cuisine et la salle de bain se disputaient la palme de la simplicité tandis que chacune d'elles s'enorgueillissait d'un accès vers l'extérieur. L'entrée principale de la case, face ouest, offrant une vue imprenable sur le village en contrebas, s'ornait pour sa part d'une agréable terrasse couverte, dont notre perroquet gris Jacquoco eut tôt fait d'en faire son quartier général, au grand dam de certains visiteurs qui, pour s'être trop vite amourachés du volatile, s'étaient vus gratifiés en remerciement de magistraux coups de bec.
Quant au jardin, méli-mélo de couleurs et senteurs sucrées et poivrées, c'était encore une autre bravade lancée à la nature environnante. Arraché à une forêt chantante et ombragée, il se voyait ceinturé de terres fauve cramoisies et criblées par un soleil si ardent qu'il semblait y régner comme le silence lourd et suffocant d'une cathédrale lorsque, ayant commis un péché, on la croit habitée par Dieu même. Tout y était immobile. Figé. Pétrifié. Paysage surréaliste d'une oasis immaculée d'un halo de lumière, où toutes les nuances ineffables d'ocre et de vert se mêlaient et tendaient les mains vers l'horizon bleu-azur pour y mendier une fraîcheur improbable, avant que la nuit ne consente enfin à exhausser leurs prières et daigne sortir la Belle endormie de sa léthargie diurne.
Notre « case », comme l'on dit là-bas, n'avait rien d'extraordinaire. Pour autant elle ne ressemblait pas à l'image d'Epinal que l'on se fait en Occident de l'habitat africain. Reposant sur une immense dalle de béton sur laquelle se dressait une ossature de bois et des murs en contreplaqué de plusieurs épaisseurs, coiffé pour finir d'une toiture en taule ondulée, elle répondait à un modèle standardisé, économiquement rentable, fort répandu en Afrique noire et bien adapté aux rigueurs du climat équatorial, chaud et humide. Vu du ciel, rien ne la différenciait des autres cases. Si ce ne sont, peut-être, d'imposantes jardinières en pierre attenantes à la maison, côtés sud et ouest, et à l'arrière de celle-ci, au fond du jardin, face nord, une rangée de garages dont je garde un très vague souvenir pour m'y mettre rarement aventuré.
L'agencement intérieur était tout aussi fonctionnel que son enveloppe externe. Les murs du salon-salle à manger comme ceux des chambres étaient lambrissés d'un très beau bois exotique veiné à l'aspect soyeux. Mais le sol du séjour, lui, avait échappé miraculeusement au bon goût ; carrelé de ce que l'on faisait de plus laid en ces années soixante-dix finissantes. Celui de nos appartements avait eu plus de chance, quoique nous en payâmes le prix par une moindre clarté. Seules pièces non climatisées du nid familial, la cuisine et la salle de bain se disputaient la palme de la simplicité tandis que chacune d'elles s'enorgueillissait d'un accès vers l'extérieur. L'entrée principale de la case, face ouest, offrant une vue imprenable sur le village en contrebas, s'ornait pour sa part d'une agréable terrasse couverte, dont notre perroquet gris Jacquoco eut tôt fait d'en faire son quartier général, au grand dam de certains visiteurs qui, pour s'être trop vite amourachés du volatile, s'étaient vus gratifiés en remerciement de magistraux coups de bec.
Quant au jardin, méli-mélo de couleurs et senteurs sucrées et poivrées, c'était encore une autre bravade lancée à la nature environnante. Arraché à une forêt chantante et ombragée, il se voyait ceinturé de terres fauve cramoisies et criblées par un soleil si ardent qu'il semblait y régner comme le silence lourd et suffocant d'une cathédrale lorsque, ayant commis un péché, on la croit habitée par Dieu même. Tout y était immobile. Figé. Pétrifié. Paysage surréaliste d'une oasis immaculée d'un halo de lumière, où toutes les nuances ineffables d'ocre et de vert se mêlaient et tendaient les mains vers l'horizon bleu-azur pour y mendier une fraîcheur improbable, avant que la nuit ne consente enfin à exhausser leurs prières et daigne sortir la Belle endormie de sa léthargie diurne.
