Mais ne vous y méprenez pas. S'il m'arrive de regretter le Gabon, d'être nostalgique de ses paysages contrastés, de ses gens métissés, je ne suis pas pour autant un passéiste. Car au vrai ce qui me désole, au risque de me répéter, c'est que d'havre de paix et de prospérité, tenu pour acquis, le bonheur se soit mué, pour moi, en un devoir de conquête. Et que de potager prodigue, où une main invisible m'assurait, sans que j'en eus conscience, de tous ses bienfaits, il me faille désormais, pour les recouvrer, apprendre seul le maniement des armes, retrousser mes manches, suer sang et eaux pour étendre mon lopin de terre et en chasser à grands coups de bêches et de volonté, mauvaises herbes, chenilles, escargots et taupes, qui sont à mes yeux comme autant d'ennemis menaçant mon limes.
Je ne me sens pas donc l'âme d'un incorrigible réactionnaire. Du plus profond de mon c½ur, je ne regrette pas une minute de ne plus être le gamin que j'étais. Au nom, déjà, des gens que j'ai été amenés à rencontrer et qui ont été ou qui sont devenus mes amis. Au nom également de ce que j'ai pu vivre par la suite et qui s'est révélé être une source intarissable de joies et de plaisirs indescriptibles. Ainsi tout être humain peut-il, je crois, se morfondre d'être un jour tombé amoureux d'une personne à la moralité douteuse, mais en aucun cas il ne peut décemment, sans parjure, se navrer d'avoir connu l'amour véritable. Le seul. L'unique. Celui-là même qui vous papillonne au fond du ventre et vous ferait embrasser l'univers entier tant vous en avez à revendre. Autrement dit, à mon sens, ce serait en effet un acte criminel et même suicidaire que d'écouter et de compatir aux larmes d'une femme se plaignant d'avoir engendré la vie.
Ô que oui, j'ai aimé cette terre africaine. Passionnément. Avec ferveur. Et je lui demeurerai fidèle jusqu'à mon dernier soupir. Mais force est de constater qu'aujourd'hui MON Gabon n'est plus. Il s'est échoué sur le récif de l'histoire des peuples. Il gît à présent sur le cordon sablonneux d'un îlot lointain, esseulé, flanc éventré, face contre terre, en partie immergé, tournant le dos à l'océan qui l'avait vu s'épanouir. Comme tous ceux qui l'ont connu en ces années fasteuses, enfants et adultes, je l'avais cru immortel. Et j'aurais voulu qu'il gardât son empreinte originelle. Pour nous. Pour les générations à venir aussi. Or l'histoire en a décidé autrement, à notre place, et en a scellé à jamais le destin. Tout est bel et bien fini. Rien ne sert de maintenir sous cloche, contre la raison elle-même, un monde bouillonnant, en constante mutation et en perpétuelle expansion. Arrive toujours cette heure si redoutée où le changement s'impose à nous, sans que nous ayons notre mot à dire. Alors, à quoi bon résister ? Autant se laisser porter par le courant qui nous emmène en aval du fleuve plutôt que de s'épuiser vainement à la remonter en une brasse éperdue. Tel est notre intérêt et, me semble-t-il, la seule ligne de conduite qui vaille, en dépit des tentations bien compréhensibles d'un retour en arrière si confortables pour l'esprit. Non, ce que la grande Histoire fait, nul ne peut le défaire. Mon Gabon n'est plus. La page est définitivement tournée. Donc n'y revenons pas pour la réécrire, les mâchoires et les poings serrés, l'estomac noué, la plume chargée de l'encre de l'amertume. Souvenons-nous juste de ce que le Gabon fut, au besoin racontons-le à ceux qui le méconnaissent, pour leur dire qui nous sommes et retenons-en les leçons qui nous paraissent utiles pour forger notre devenir.
Je ne me sens pas donc l'âme d'un incorrigible réactionnaire. Du plus profond de mon c½ur, je ne regrette pas une minute de ne plus être le gamin que j'étais. Au nom, déjà, des gens que j'ai été amenés à rencontrer et qui ont été ou qui sont devenus mes amis. Au nom également de ce que j'ai pu vivre par la suite et qui s'est révélé être une source intarissable de joies et de plaisirs indescriptibles. Ainsi tout être humain peut-il, je crois, se morfondre d'être un jour tombé amoureux d'une personne à la moralité douteuse, mais en aucun cas il ne peut décemment, sans parjure, se navrer d'avoir connu l'amour véritable. Le seul. L'unique. Celui-là même qui vous papillonne au fond du ventre et vous ferait embrasser l'univers entier tant vous en avez à revendre. Autrement dit, à mon sens, ce serait en effet un acte criminel et même suicidaire que d'écouter et de compatir aux larmes d'une femme se plaignant d'avoir engendré la vie.
Ô que oui, j'ai aimé cette terre africaine. Passionnément. Avec ferveur. Et je lui demeurerai fidèle jusqu'à mon dernier soupir. Mais force est de constater qu'aujourd'hui MON Gabon n'est plus. Il s'est échoué sur le récif de l'histoire des peuples. Il gît à présent sur le cordon sablonneux d'un îlot lointain, esseulé, flanc éventré, face contre terre, en partie immergé, tournant le dos à l'océan qui l'avait vu s'épanouir. Comme tous ceux qui l'ont connu en ces années fasteuses, enfants et adultes, je l'avais cru immortel. Et j'aurais voulu qu'il gardât son empreinte originelle. Pour nous. Pour les générations à venir aussi. Or l'histoire en a décidé autrement, à notre place, et en a scellé à jamais le destin. Tout est bel et bien fini. Rien ne sert de maintenir sous cloche, contre la raison elle-même, un monde bouillonnant, en constante mutation et en perpétuelle expansion. Arrive toujours cette heure si redoutée où le changement s'impose à nous, sans que nous ayons notre mot à dire. Alors, à quoi bon résister ? Autant se laisser porter par le courant qui nous emmène en aval du fleuve plutôt que de s'épuiser vainement à la remonter en une brasse éperdue. Tel est notre intérêt et, me semble-t-il, la seule ligne de conduite qui vaille, en dépit des tentations bien compréhensibles d'un retour en arrière si confortables pour l'esprit. Non, ce que la grande Histoire fait, nul ne peut le défaire. Mon Gabon n'est plus. La page est définitivement tournée. Donc n'y revenons pas pour la réécrire, les mâchoires et les poings serrés, l'estomac noué, la plume chargée de l'encre de l'amertume. Souvenons-nous juste de ce que le Gabon fut, au besoin racontons-le à ceux qui le méconnaissent, pour leur dire qui nous sommes et retenons-en les leçons qui nous paraissent utiles pour forger notre devenir.
