Affirmer que notre vie de famille pâtissait de ce surcroît de responsabilités, en voyant la tranquillité de nos week-ends chamboulée et réduite à néant par des réceptions et visites en tout genre, serait exagéré et on ne peut plus faux. Sans doute étais-je bien jeune à l'époque pour m'apercevoir de tous les désagréments que cela pouvait occasionner à mes parents. D'ailleurs eux-mêmes ne s'en sont jamais plaints, ni sur le moment, ni sur le tard. Mais en ce qui me concerne, jamais je n'ai ressenti de frustrations ou de manques. Ou alors je ne m'en souviens plus. Mais nous vivions tellement en reclus la semaine, ma mère, mon frère et moi qu'il me semble que nous appréciâmes de sortir de l'isolement social auquel la géographie et la profession de mon père nous confinaient. Et contempler des visages différents, d'officiels, de personnes venues d'autres horizons et pour beaucoup extérieurs au métier du bois, étaient comme d'immenses bulles d'oxygène dans nos têtes.
C'est une chose à laquelle j'y ai souvent songé et à laquelle j'y repense parfois, avec admiration et tristesse : l'isolement et la solitude de ma mère. Car nous, après tout, mon frère et moi, nous n'avions connu que cela : la forêt et sa désolation. Mais elle ? Elle qui avait toujours vécu en France, qui en connaissait les nuées de bonnes femmes chinant dans les magasins, le tumulte et la cacophonie ambiante d'un dimanche matin, jour de marché, le bruit de pas des piétons rythmant le pavé, le son égoïste des klaxons au carrefour devant le bar que tenaient mes grands-parents, l'odeur de café grillé et de tabac inondant le bistrot, les discussions de comptoir sans fins avec les éternels habitués, sympathiques dans le fond mais pas toujours très nets. Et les sorties. Et la musique. Et les amis. Et la jeunesse. Où était-elle passée, sa jeunesse ? A 19 ans, ma mère avait tout quitté pour suivre l'homme qu'elle aimait. A 19 ans, elle s'installait au c½ur du continent noir, loin du berceau familial et d'une certaine sécurité affective. Loin de la civilisation et de tout ce que pouvaient offrir la modernité et ses plaisirs à une jeune fille dans la fleur de l'âge, ni encore tout à fait sortie de l'adolescence, ni encore tout à fait pleinement femme. Elle nous l'a raconté maintes et maintes fois, l'histoire de sa venue au Gabon. Ce grand chambardement. Ce grand saut dans l'inconnu. Cette plongée sans retenue dans le monde adulte. La plus grande et la plus belle aventure de sa vie. J'ai beau en connaître tous les tenants et les aboutissants, avec forts détails, essayer de me replacer dans le contexte de l'époque, cependant, je peine toujours à m'imaginer le choc culturel et aussi affectif que cela a pu représenter pour ma mère. Aujourd'hui, avec la multitude de reportages télévisuels et de films consacrés à l'Afrique, la facilité des moyens de communication, l'Internet, les agences de voyage, les vols charter, cela peut paraître dérisoire. Mais en 1976, au temps de l'ORTF... Dissipés l'effet de surprise, la stupeur et l'émerveillement des premières semaines, a-t-elle été gagné par le doute, désarroi, l'angoisse, l'ennuie, la nostalgie et l'envie de tout plaquer ce qu'elle s'efforçait de construire pour retourner chez elle ? Oh que oui, pour nous l'avoir dit et redit... Mais elle est restée vaille que vaille et ne l'a jamais regretté.
Quand on me parle de la plus belle histoire d'amour qui soit, jamais je ne pense à celle de Roméo et de sa Juliette, ni encore moins à celle du récent film hollywoodien oscarisé le Secret de Brokeback Moutain, toutes deux trop tragiques et trop clichées pour être réalistes ou alors être intimement désirées par quiconque un brin sensé. Comme si l'amour romantique devait forcément être impossible et finir très mal. Car en toute honnêteté, qui au fond de son c½ur rêverait de vivre une histoire d'amour malheureuse ? Encore que je ne crois pas qu'une belle histoire d'amour se définisse obligatoirement par quelques péripéties et des sacrifices consenties pour être pure et grandiose, celle que je retiens en tout premier lieu et qui me vient naturellement à l'esprit comme étant la plus belle est celle qui unit sans conteste mes parents l'un à l'autre.
Oui, une belle histoire valait peut-être en contrepartie un peu de solitude. Encore que de solitude, en vérité, ce terme emprunté est à l'évidence trop fort. Trop dramaturgique. Car non de solitude, il s'avérait être davantage question, à Ovigui, de manque de renouveau et de perspectives. Si ma mère avait indéniablement ressentie l'esseulement pendant ses quelques mois passés à Sindara, premier chantier forestier où elle avait posé armes et bagages à son arrivée au Gabon, encore en allait-il différemment à Ovigui, où elle n'était pas l'unique femme à avoir suivie son mari européen. L'ambiance entre la poignée de femmes présentes sur l'exploitation était chaleureuse et conviviale. Jamais ne se passait un jour dans la semaine sans qu'elles ne se fussent rendues visite. Mais c'était une solidarité "clanique". Certaines amitiés étaient apparues dès le début comme allant de soi. D'autres, moins évidentes, s'étaient révélées nécessaires, imposées une fois de plus par les circonstances, se construisant dans la durée - ce qui n'enlevait en rien à leur authenticité. Les affinités au milieu de la brousse n'étaient pas aussi librement choisies qu'en ville. Là-bas, on pouvait se permettre de faire la fine bouche. Pas en pleine nature. Mais ainsi en est-il pour toute communauté humaine fonctionnant en vase clos, me semble-il. Pour "survivre", on fait fi des différences, on cherche plus que jamais à comprendre l'autre, on apprend à l'accepter tel quel et par ailleurs, on réfléchit, on se modère, on nivelle ses sauts d'humeur et ses comportements. Cela présente un avantage certain mais cela ne va pas sans rencontrer non plus quelques difficultés. A la moindre incartade, les sentiments s'emballent et s'exacerbent facilement. Toute tension, par exemple, entre les maris au travail – cause principale des chamailleries, il faut le dire - pouvait en effet, si on n'en prenait pas garde et si on ne faisait pas preuve de rectitude morale, empoisonnait ce capital relationnel et faire tanguer le navire. Mais toujours pour un temps relativement court. Et jamais sans que cela ne dégénérât au point que le bateau ne sombrât pour de bon. A ce jeu de la bascule, ma mère en tant que femme du chef de chantier se retrouvait bien malgré elle au centre de la mêlée, prise à partie ou appelée à interférer auprès de son "royal" époux, sans que pourtant jamais elle n'en fit quoique ce soit, estimant ne pas à avoir droit de regard sur la direction de l'exploitation. Au final, la raison finissait par l'emporter et tous, joyeusement, nous nous retrouvions à prendre l'apéro chez les uns ou les autres, bien oublieux des querelles de la veille.
L'amitié a besoin pour s'épanouir et de renouvellement et d'un peu de distance de temps à autre . Imaginez-vous : nos amis les plus immédiats se trouvaient être également nos voisins, ainsi que les collègues de travail et pire les subordonnées de mon père. Quelque fût notre attachement à leur encontre, nul doute que nous éprouvions besoin de nous évader en laissant de côté le chantier et son univers étriqué. Et si nous ne pouvions le faire physiquement, quand nous le voulions, les devoirs de la charge paternelle pesant alors de tout leur poids, ces derniers, en nous contraignant à accueillir par exemple des personnalités de passage, nous en fournissaient paradoxalement l'occasion.
C'est une chose à laquelle j'y ai souvent songé et à laquelle j'y repense parfois, avec admiration et tristesse : l'isolement et la solitude de ma mère. Car nous, après tout, mon frère et moi, nous n'avions connu que cela : la forêt et sa désolation. Mais elle ? Elle qui avait toujours vécu en France, qui en connaissait les nuées de bonnes femmes chinant dans les magasins, le tumulte et la cacophonie ambiante d'un dimanche matin, jour de marché, le bruit de pas des piétons rythmant le pavé, le son égoïste des klaxons au carrefour devant le bar que tenaient mes grands-parents, l'odeur de café grillé et de tabac inondant le bistrot, les discussions de comptoir sans fins avec les éternels habitués, sympathiques dans le fond mais pas toujours très nets. Et les sorties. Et la musique. Et les amis. Et la jeunesse. Où était-elle passée, sa jeunesse ? A 19 ans, ma mère avait tout quitté pour suivre l'homme qu'elle aimait. A 19 ans, elle s'installait au c½ur du continent noir, loin du berceau familial et d'une certaine sécurité affective. Loin de la civilisation et de tout ce que pouvaient offrir la modernité et ses plaisirs à une jeune fille dans la fleur de l'âge, ni encore tout à fait sortie de l'adolescence, ni encore tout à fait pleinement femme. Elle nous l'a raconté maintes et maintes fois, l'histoire de sa venue au Gabon. Ce grand chambardement. Ce grand saut dans l'inconnu. Cette plongée sans retenue dans le monde adulte. La plus grande et la plus belle aventure de sa vie. J'ai beau en connaître tous les tenants et les aboutissants, avec forts détails, essayer de me replacer dans le contexte de l'époque, cependant, je peine toujours à m'imaginer le choc culturel et aussi affectif que cela a pu représenter pour ma mère. Aujourd'hui, avec la multitude de reportages télévisuels et de films consacrés à l'Afrique, la facilité des moyens de communication, l'Internet, les agences de voyage, les vols charter, cela peut paraître dérisoire. Mais en 1976, au temps de l'ORTF... Dissipés l'effet de surprise, la stupeur et l'émerveillement des premières semaines, a-t-elle été gagné par le doute, désarroi, l'angoisse, l'ennuie, la nostalgie et l'envie de tout plaquer ce qu'elle s'efforçait de construire pour retourner chez elle ? Oh que oui, pour nous l'avoir dit et redit... Mais elle est restée vaille que vaille et ne l'a jamais regretté.
Quand on me parle de la plus belle histoire d'amour qui soit, jamais je ne pense à celle de Roméo et de sa Juliette, ni encore moins à celle du récent film hollywoodien oscarisé le Secret de Brokeback Moutain, toutes deux trop tragiques et trop clichées pour être réalistes ou alors être intimement désirées par quiconque un brin sensé. Comme si l'amour romantique devait forcément être impossible et finir très mal. Car en toute honnêteté, qui au fond de son c½ur rêverait de vivre une histoire d'amour malheureuse ? Encore que je ne crois pas qu'une belle histoire d'amour se définisse obligatoirement par quelques péripéties et des sacrifices consenties pour être pure et grandiose, celle que je retiens en tout premier lieu et qui me vient naturellement à l'esprit comme étant la plus belle est celle qui unit sans conteste mes parents l'un à l'autre.
Oui, une belle histoire valait peut-être en contrepartie un peu de solitude. Encore que de solitude, en vérité, ce terme emprunté est à l'évidence trop fort. Trop dramaturgique. Car non de solitude, il s'avérait être davantage question, à Ovigui, de manque de renouveau et de perspectives. Si ma mère avait indéniablement ressentie l'esseulement pendant ses quelques mois passés à Sindara, premier chantier forestier où elle avait posé armes et bagages à son arrivée au Gabon, encore en allait-il différemment à Ovigui, où elle n'était pas l'unique femme à avoir suivie son mari européen. L'ambiance entre la poignée de femmes présentes sur l'exploitation était chaleureuse et conviviale. Jamais ne se passait un jour dans la semaine sans qu'elles ne se fussent rendues visite. Mais c'était une solidarité "clanique". Certaines amitiés étaient apparues dès le début comme allant de soi. D'autres, moins évidentes, s'étaient révélées nécessaires, imposées une fois de plus par les circonstances, se construisant dans la durée - ce qui n'enlevait en rien à leur authenticité. Les affinités au milieu de la brousse n'étaient pas aussi librement choisies qu'en ville. Là-bas, on pouvait se permettre de faire la fine bouche. Pas en pleine nature. Mais ainsi en est-il pour toute communauté humaine fonctionnant en vase clos, me semble-il. Pour "survivre", on fait fi des différences, on cherche plus que jamais à comprendre l'autre, on apprend à l'accepter tel quel et par ailleurs, on réfléchit, on se modère, on nivelle ses sauts d'humeur et ses comportements. Cela présente un avantage certain mais cela ne va pas sans rencontrer non plus quelques difficultés. A la moindre incartade, les sentiments s'emballent et s'exacerbent facilement. Toute tension, par exemple, entre les maris au travail – cause principale des chamailleries, il faut le dire - pouvait en effet, si on n'en prenait pas garde et si on ne faisait pas preuve de rectitude morale, empoisonnait ce capital relationnel et faire tanguer le navire. Mais toujours pour un temps relativement court. Et jamais sans que cela ne dégénérât au point que le bateau ne sombrât pour de bon. A ce jeu de la bascule, ma mère en tant que femme du chef de chantier se retrouvait bien malgré elle au centre de la mêlée, prise à partie ou appelée à interférer auprès de son "royal" époux, sans que pourtant jamais elle n'en fit quoique ce soit, estimant ne pas à avoir droit de regard sur la direction de l'exploitation. Au final, la raison finissait par l'emporter et tous, joyeusement, nous nous retrouvions à prendre l'apéro chez les uns ou les autres, bien oublieux des querelles de la veille.
L'amitié a besoin pour s'épanouir et de renouvellement et d'un peu de distance de temps à autre . Imaginez-vous : nos amis les plus immédiats se trouvaient être également nos voisins, ainsi que les collègues de travail et pire les subordonnées de mon père. Quelque fût notre attachement à leur encontre, nul doute que nous éprouvions besoin de nous évader en laissant de côté le chantier et son univers étriqué. Et si nous ne pouvions le faire physiquement, quand nous le voulions, les devoirs de la charge paternelle pesant alors de tout leur poids, ces derniers, en nous contraignant à accueillir par exemple des personnalités de passage, nous en fournissaient paradoxalement l'occasion.


