Ovigui IV

Ovigui IV
Affirmer que notre vie de famille pâtissait de ce surcroît de responsabilités, en voyant la tranquillité de nos week-ends chamboulée et réduite à néant par des réceptions et visites en tout genre, serait exagéré et on ne peut plus faux. Sans doute étais-je bien jeune à l'époque pour m'apercevoir de tous les désagréments que cela pouvait occasionner à mes parents. D'ailleurs eux-mêmes ne s'en sont jamais plaints, ni sur le moment, ni sur le tard. Mais en ce qui me concerne, jamais je n'ai ressenti de frustrations ou de manques. Ou alors je ne m'en souviens plus. Mais nous vivions tellement en reclus la semaine, ma mère, mon frère et moi qu'il me semble que nous appréciâmes de sortir de l'isolement social auquel la géographie et la profession de mon père nous confinaient. Et contempler des visages différents, d'officiels, de personnes venues d'autres horizons et pour beaucoup extérieurs au métier du bois, étaient comme d'immenses bulles d'oxygène dans nos têtes.

C'est une chose à laquelle j'y ai souvent songé et à laquelle j'y repense parfois, avec admiration et tristesse : l'isolement et la solitude de ma mère. Car nous, après tout, mon frère et moi, nous n'avions connu que cela : la forêt et sa désolation. Mais elle ? Elle qui avait toujours vécu en France, qui en connaissait les nuées de bonnes femmes chinant dans les magasins, le tumulte et la cacophonie ambiante d'un dimanche matin, jour de marché, le bruit de pas des piétons rythmant le pavé, le son égoïste des klaxons au carrefour devant le bar que tenaient mes grands-parents, l'odeur de café grillé et de tabac inondant le bistrot, les discussions de comptoir sans fins avec les éternels habitués, sympathiques dans le fond mais pas toujours très nets. Et les sorties. Et la musique. Et les amis. Et la jeunesse. Où était-elle passée, sa jeunesse ? A 19 ans, ma mère avait tout quitté pour suivre l'homme qu'elle aimait. A 19 ans, elle s'installait au c½ur du continent noir, loin du berceau familial et d'une certaine sécurité affective. Loin de la civilisation et de tout ce que pouvaient offrir la modernité et ses plaisirs à une jeune fille dans la fleur de l'âge, ni encore tout à fait sortie de l'adolescence, ni encore tout à fait pleinement femme. Elle nous l'a raconté maintes et maintes fois, l'histoire de sa venue au Gabon. Ce grand chambardement. Ce grand saut dans l'inconnu. Cette plongée sans retenue dans le monde adulte. La plus grande et la plus belle aventure de sa vie. J'ai beau en connaître tous les tenants et les aboutissants, avec forts détails, essayer de me replacer dans le contexte de l'époque, cependant, je peine toujours à m'imaginer le choc culturel et aussi affectif que cela a pu représenter pour ma mère. Aujourd'hui, avec la multitude de reportages télévisuels et de films consacrés à l'Afrique, la facilité des moyens de communication, l'Internet, les agences de voyage, les vols charter, cela peut paraître dérisoire. Mais en 1976, au temps de l'ORTF... Dissipés l'effet de surprise, la stupeur et l'émerveillement des premières semaines, a-t-elle été gagné par le doute, désarroi, l'angoisse, l'ennuie, la nostalgie et l'envie de tout plaquer ce qu'elle s'efforçait de construire pour retourner chez elle ? Oh que oui, pour nous l'avoir dit et redit... Mais elle est restée vaille que vaille et ne l'a jamais regretté.

Quand on me parle de la plus belle histoire d'amour qui soit, jamais je ne pense à celle de Roméo et de sa Juliette, ni encore moins à celle du récent film hollywoodien oscarisé le Secret de Brokeback Moutain, toutes deux trop tragiques et trop clichées pour être réalistes ou alors être intimement désirées par quiconque un brin sensé. Comme si l'amour romantique devait forcément être impossible et finir très mal. Car en toute honnêteté, qui au fond de son c½ur rêverait de vivre une histoire d'amour malheureuse ? Encore que je ne crois pas qu'une belle histoire d'amour se définisse obligatoirement par quelques péripéties et des sacrifices consenties pour être pure et grandiose, celle que je retiens en tout premier lieu et qui me vient naturellement à l'esprit comme étant la plus belle est celle qui unit sans conteste mes parents l'un à l'autre.

Oui, une belle histoire valait peut-être en contrepartie un peu de solitude. Encore que de solitude, en vérité, ce terme emprunté est à l'évidence trop fort. Trop dramaturgique. Car non de solitude, il s'avérait être davantage question, à Ovigui, de manque de renouveau et de perspectives. Si ma mère avait indéniablement ressentie l'esseulement pendant ses quelques mois passés à Sindara, premier chantier forestier où elle avait posé armes et bagages à son arrivée au Gabon, encore en allait-il différemment à Ovigui, où elle n'était pas l'unique femme à avoir suivie son mari européen. L'ambiance entre la poignée de femmes présentes sur l'exploitation était chaleureuse et conviviale. Jamais ne se passait un jour dans la semaine sans qu'elles ne se fussent rendues visite. Mais c'était une solidarité "clanique". Certaines amitiés étaient apparues dès le début comme allant de soi. D'autres, moins évidentes, s'étaient révélées nécessaires, imposées une fois de plus par les circonstances, se construisant dans la durée - ce qui n'enlevait en rien à leur authenticité. Les affinités au milieu de la brousse n'étaient pas aussi librement choisies qu'en ville. Là-bas, on pouvait se permettre de faire la fine bouche. Pas en pleine nature. Mais ainsi en est-il pour toute communauté humaine fonctionnant en vase clos, me semble-il. Pour "survivre", on fait fi des différences, on cherche plus que jamais à comprendre l'autre, on apprend à l'accepter tel quel et par ailleurs, on réfléchit, on se modère, on nivelle ses sauts d'humeur et ses comportements. Cela présente un avantage certain mais cela ne va pas sans rencontrer non plus quelques difficultés. A la moindre incartade, les sentiments s'emballent et s'exacerbent facilement. Toute tension, par exemple, entre les maris au travail – cause principale des chamailleries, il faut le dire - pouvait en effet, si on n'en prenait pas garde et si on ne faisait pas preuve de rectitude morale, empoisonnait ce capital relationnel et faire tanguer le navire. Mais toujours pour un temps relativement court. Et jamais sans que cela ne dégénérât au point que le bateau ne sombrât pour de bon. A ce jeu de la bascule, ma mère en tant que femme du chef de chantier se retrouvait bien malgré elle au centre de la mêlée, prise à partie ou appelée à interférer auprès de son "royal" époux, sans que pourtant jamais elle n'en fit quoique ce soit, estimant ne pas à avoir droit de regard sur la direction de l'exploitation. Au final, la raison finissait par l'emporter et tous, joyeusement, nous nous retrouvions à prendre l'apéro chez les uns ou les autres, bien oublieux des querelles de la veille.

L'amitié a besoin pour s'épanouir et de renouvellement et d'un peu de distance de temps à autre . Imaginez-vous : nos amis les plus immédiats se trouvaient être également nos voisins, ainsi que les collègues de travail et pire les subordonnées de mon père. Quelque fût notre attachement à leur encontre, nul doute que nous éprouvions besoin de nous évader en laissant de côté le chantier et son univers étriqué. Et si nous ne pouvions le faire physiquement, quand nous le voulions, les devoirs de la charge paternelle pesant alors de tout leur poids, ces derniers, en nous contraignant à accueillir par exemple des personnalités de passage, nous en fournissaient paradoxalement l'occasion.
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# Posté le vendredi 31 mars 2006 12:46

Modifié le jeudi 23 novembre 2006 12:23

Ni génération Giscard d'Estaing, ni génération Mitterrand, génération Bongo

Ni génération Giscard d'Estaing, ni génération Mitterrand, génération Bongo
El Hadj Omar BONGO Ondimba, Président de la République gabonaise
Depuis 1967...
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# Posté le jeudi 06 avril 2006 07:32

Ovigui V

Ovigui V
Branle-bas de combat à Ovigui. La radio de brousse, notre lien direct et permanent avec le siège de la C.F.G. à Port-Gentil, nous annonçait la venue imminente, en nos terres inhospitalières, pour quelques heures ou quelques jours, de cadres de la société, d'experts gabonais et internationaux de tout poil, d'officiers, de préfets, de ministres ou même d'ambassadeurs.

Tandis que mon père modifiait son agenda et s'affairait à donner les derniers ordres de bataille à son équipe afin de pallier à son absence, ma mère, secondée par le boy, la femme de ménager et le jardinier, veillait à ce que tout à la maison fût scrupuleusement prêt en temps voulu. Nos visiteurs se voyaient-ils convier à déjeuner ou à dîner ? Qu'à cela ne tienne, le boy était rappelé à ses fourneaux pour leur concocter, des hors d'oeuvre jusqu'au dessert, un repas digne de ce nom. Passaient-ils la nuit ici même ? Les deux appartements de la « case passage » qui se trouvait à proximité et dont nous avions l'usufruit, étaient dépoussiérés et apprêtés pour la circonstance. Le jardin devançait lui aussi son lifting hebdomadaire et quelques-unes de ses plus belles fleurs venaient ornées et parfumées notre table à manger. Notre chienne, Lunda, berger allemand obéissant au doigt et à l'½il de ses maîtres, se voyait consignée dans la salle de bain ou à l'extérieur attachée à l'ombre d'un arbre. Et Jacquoco, éternel gardien du temple, observait malicieusement à l'entrée, du haut de son perchoir, tout ce remu ménage. Quant à mon frère et moi, au milieu de cette effervescence des préparatifs, nous jouions paisiblement de notre côté, passant sous la vigilance des uns aux autres, sans avoir réellement conscience de ce qui se tramait.

Ai-je gardé le souvenir de ces visites ? En ai-je retenu des visages et des noms ? Exceptions faites de quelques-uns que nous étions amenés à revoir régulièrement à Ovigui même ou sous d'autres cieux, tel le jovial Général M'Pira, devenu par la suite l'inamovible Ministre de la Sécurité intérieure, je ne m'en rappelle pas. Ils demeurent à jamais des ombres anonymes dans la brume de ma mémoire. Ou alors le peu que j'en sache vient de ce que j'ai pu en apprendre plus tard, lors d'immanquablement soirées « séquence souvenirs » entre anciens d'Afrique. Il va sans dire que hormis en journée notre jeune âge et notre éducation nous épargnaient toutes ces conversations fastidueuses et interminables auxquelles de toutes les façons nous n'entendions rien. Le soir, nous mangions un repas frugal bien avant que les adultes ne passent à table. Et quand il n'y avait pas d'enfants à qui tenir compagnie, passé 20 h, comme n'importe quel jour ordinaire, après avoir égayé l'assistance de notre candeur juvénile et contribué à projeter l'image convenue de la famille modèle bien sous tous rapports, nous gagnions nos chambres, exténués mais passablement énervés, pour nous blottir dans les bras si accueillants de Morphée.

Toujours est-il que nous en tirâmes non seulement des récits mirifiques mais également des connaissances utiles et parfois des protections appréciables, dont j'eus moi-même l'occasion d'en éprouver la pérennité quelques vingt années plus tard.
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# Posté le lundi 24 avril 2006 15:34

Modifié le vendredi 10 novembre 2006 18:24

Ovigui VII

Ovigui VII
L'un de nos plus illustres invités haut en couleur, pour ne pas dire « un personnage » à lui tout seul, fut sans nul doute Son Excellence M. Maurice Delauney. De son état Ambassadeur plénipotentiaire de la République française au Gabon, en Guinée équatoriale et à Sao Tomé et Principe, avec résidence à Libreville. Très belle carte de visite, ma foi.

D'avec ses pairs diplomates, il partageait le goût des bonnes choses, une élégance indéniable, un esprit fin et sagace non dénué d'humour, un sens prononcé du devoir, consacré tout entier au service de l'Etat -qui d'ailleurs le lui rendait bien -, et plus encore, une conscience aiguisée et pérenne de ce qu'il se devait d'être en tout lieu, en toute occasion, de jour comme de nuit : l'incarnation suprême et sacralisée de la Nation. Hormis les Chefs d'Etat, je ne crois pas qu'il y ait plus susceptibles et tatillons sur l'honneur de la Patrie et l'étiquette que les ambassadeurs. Ils prennent vraiment A C¼UR la charge dont ils ont été investis. Ils se confondent avec elle au point de ne faire qu'un. Et toutes les offenses qui leur sont faites, même à titre privé, sont à leurs yeux comme autant de blessures saignant le drapeau tricolore. Ils me feraient presque penser à ces Imperator Romains qui, à l'issue d'une guerre victorieuse, le temps de leur Triomphe, enveloppés de pourpre et couronnés de laurier, se voyaient devenir les égaux des Dieux et célébrés comme tels par le peuple. Y croient-ils sincèrement ? Feignent-ils de le croire ? Y prennent-ils goût ? Quoiqu'il en soit, les ambassadeurs demeurent dans l'imaginaire collectif comme les grands oligarques de notre temps. Non soumis aux sauts d'humeur de l'opinion publique, inviolables et non justiciables en territoire étranger, ils ne dépendent, ni ne sont redevables de personnes d'autres que du Chef de l'Etat qui les a nommés et de leur ministre de tutelle. Oui, à bien des égards, Son Exc. M. Delauney appartenait à ce dernier carré aristocratique qui se veut les meilleurs représentants de par le monde de la France démocratique et républicaine.

Mais à y regarder de plus près, dans le paysage diplomatique, cet ambassadeur détonnait ! Au-delà des convenances policées qui seyent à cette fonction aussi prestigieuse, sa personnalité n'avait en vérité que peu à voir avec ce qui s'échappait habituellement du Quai d'Orsay, et ce faisant il ne faisait pas forcément l'unanimité parmi ses autres collègues. Loin s'en faut. Pensez-vous donc : avec M. Delauney, c'était la barbouzerie la plus délectable qui soit qui prenait ses aises dans le moelleux fauteuil de la représentation nationale en Afrique centrale. Moins dépendant du Ministère des Affaires étrangères que du cabinet fantôme de Jacques Foccart et consorts – la « cellule africaine » de l'Elysée -, il endossait davantage le costume d'un général d'infanterie que celui d'un VRP de la République. En somme, c'était un super ambassadeur. Un proconsul, iront même jusqu'à dire de lui certains journalistes.

Son parcours a dû en effet, quand j'y pense, faire dresser sur leur tête dégarnie, les derniers cheveux de bons nombres diplomates, moins hommes d'action que gens de belles paroles et d'anti-chambres présidentiels et ministériels. Mon père le connaissait du Cameroun, au temps du mandat français –et britannique-. Le premier pour être installé avec mes grands-parents à Douala, le second pour y avoir été un temps le Haut-commissaire de la République dans cette partie du monde et s'y être distingué par la plus féroce et impitoyable répression qui fut menée en Afrique noire francophone à l'encontre d'un insurrection armée. Les historiens africanistes s'accordent à dire que même si les ordres avaient été donnés de très haut, M. Delauney se comporta à cette occasion en véritable chef de guerre et en fin stratège, prenant des décisions promptes et énergiques qui allaient jusqu'à damer le pion à la hiérarchie militaire, et qu'il eût délibérément la main lourde envers les rebelles marxistes-léninistes de l'UPC. Cela se passa au milieu des années 1950. On peut supputer sur l'extrême sévérité dont il fit preuve contre un mouvement qui en apparence se voulait indépendant mais qui en vérité se serait volontiers mis dans la peau d'un vassal inconditionnel de Moscou. Oui le sang coula bel et bien. Mais ce faisant peut-être évita-t-il non seulement à la France des « scenarii à l'indochinoise ou à l'algérienne avant l'heure », en empêchant les feux de la sédition de se propager sur tout le continent noir, mais aussi épargna-t-il aux Camerounais un régime encore moins démocratique, à l'économie plus que calamiteuse ? Quoiqu'il en soit, après cette répression, le calme régna dans toutes possessions françaises et sous mandat. Aucun autre mouvement ne prit les armes. Et on s'achemina tranquillement, sans tapage ni violence et dans l'indifférence générale, vers ce processus de décolonisation qui appellerait bientôt ces Etats à devenir maîtres de leur destin.

Ce « fait d'armes » ne compromit pas pour autant la carrière de ce serviteur zélé de la France. Au contraire. En haut lieu, on comprit bien vite qu'en des situations particulièrement difficiles, où les demi-mesures s'avéreraient inefficaces, sa poigne de fer emmitouflée dans un gant de velours pouvait encore faire des merveilles. Après avoir été Haut-commissaire aux Nouvelles-Hébrides – territoire géré conjointement par la France et le Royaume-Uni -, le Général de Gaulle le nomma ambassadeur à Libreville en 1965. Jusque-là administrateur, il se voyait confier ainsi son premier poste diplomatique. Sa mission n'était pas simple. Le Président Gabonais Léon M'Ba, démocratiquement élu, avait essuyé l'année précédente un coup d'Etat militaire, auquel l'opposition parlementaire, supportant de moins en moins la propension naturel du Chef de l'Etat au despotisme, s'était vite ralliée, au point de se voir confier par les putschistes eux-mêmes la tâche de former un gouvernement provisoire. La France qui, en 1963, n'avait pas réagi au coup pronunciamiento communiste qui avait déposé un de ses plus fidèles alliés en Afrique, l'abbé Hubert Youlou du Congo-Brazzaville, et s'en était mordu les doigts, décida cette fois-ci d'intervenir massivement et de réinstaller aux leviers de commande le Président renversé. L'ancien ambassadeur, qui avait peut-être trop parlementé avec les dissidents, et qui par la suite, avait prôné trop ouvertement la clémence auprès d'un Léon M'Ba profondément humilié, n'était plus en odeur de sainteté. Le prédécesseur immédiat de M. Delauney, un autre diplôme de carrière, encore bien plus incapable d'appréhender le climat de violence qui échauffait le pays et menaçait jusqu'à la vie des Français, ne le fut pas davantage et ne fit finalement qu'un passage-éclair. Le nouvel ambassadeur se devait de redonner confiance au Chef de l'Etat Gabonais qui, obnubilé par la subversion marxiste et toujours sous le choc de 1964, cachait désormais de moins en moins son tempérament caractériel et sanguin et son envie de gouverner sans la moindre contestation autour de lui.

Qui plus est, un autre dessein on ne peut plus délicat, lui fut assigné, qui en cas d'échec pouvait torpiller ses efforts en vue d'une pacification de la vie politique. Le Président, atteint d'un mal incurable, n'avait pas de dauphin désigné et comme tout africain, par superstition, se refusait à envisager son éventuel succession de peur d'attirer sur lui le mauvais ½il et de précipiter ainsi son trépas ! Il fallait trouver quelqu'un et vite. Bientôt le Président, absent fréquemment du pays pour des séjours à l'hôpital en France de plus en plus longs, ne serait plus apte à gouverner. Mais ceux qui auraient pu prendre la relève, puisque disposant d'une certaine notoriété dans le pays, s'étaient ou fourvoyés dans le pronunciamiento ou étaient taxés d'incompétence. Il semble alors que M. Delauney eût trouvé un héritier providentiel en la personne de M. Albert-Bernard Bongo. Directeur de cabinet du Président, homme capable, travailleur, dynamique, quoique jeune, inconnu et d'une ethnie minoritaire, il avait au demeurant fait montre de sa fidélité à Léon M'Ba puisqu'il avait été lui-même arrêté par les militaires en 1964. Par ailleurs, il apparaissait comme un homme modéré, prêt à pardonner et à tendre la main aux anciens putschistes. Ce candidat obtint donc l'assentiment à la fois des Présidents Gabonais et Français. Son ascension au sommet de l'Etat fut fulgurante. Et dès la fin 1966, on peut dire qu'il assumait déjà par intérim la réalité du pouvoir, alors que c'était un autre qui portait le titre de Vice-Président. Le charismatique ambassadeur français arracha non sans peine, à un Léon M'Ba mourant, une réforme constitutionnelle qui faisait qu'en cas d'empêchement grave ou de décès du Président, son Vice-président lui succèderait immédiatement à la tête de l'Etat. Et pour que ce Président « de circonstance » fut légitime, il serait élu en même temps que lui par le peuple, « à l'américaine ». La nouvelle constitution fût promulguée dans les plus brefs délais et l'élection présidentielle devançée. Léon M'Ba se représentait à la magistrature suprême au côté de son colistier Albert-Bernard Bongo et tous deux furent élus massivement en mars 1967, face à une opposition discréditée et muselée depuis 1964. Le Président Léon M'Ba prêta serment de fidélité, dans son lit d'hôpital, à Paris, en présence notamment de l'Ambassadeur de France au Gabon. Le 27 novembre 1967, il décédait. M. A.-B. Bongo devenait ainsi Président de la République gabonaise. Ses premiers actes furent d'amender la Constitution pour supprimer la Vice-Présidence, de libérer des opposants compromis dans le coup d'état pour en faire entrer au gouvernement et enfin de créer ce que le "Vieux lutteur" n'avait pas réussi à faire par la force, un parti unique, socle de la réconciliation nationale.
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# Posté le mercredi 17 mai 2006 08:06

Modifié le vendredi 22 juin 2007 14:41

Ovigui VIII

M. Maurice Delauney resta longtemps à Libreville, plus que ne l'exige la tradition diplomatique française d'un roulement de ses diplomates tous les trois ans, et chose plus inhabituelle encore, se vit reconduire à son poste par le successeur du Général, Georges Pompidou. Jusqu'à son accréditation à Madagascar en 1972, il continua de jouer un rôle prépondérant auprès du Président Bongo, le guidant dans ses choix politiques et économiques. Bon an, mal an, manoeuvrant avec habilité, il s'évertua à promouvoir les intérêts de son pays – ce qui est somme toute logique -, mais également, ce qui mérite d'être signalé, à défendre ceux du Gabon. Cette attitude duale, aux yeux de certains difficilement compatible avec la qualité de sa charge, fut perçu comme une hérésie, pouvant créer un précédent fâcheux. De l'avis du Quai d'Orsay... Mais n'en déplut aux grincheux, n'avait-il pas l'appui inconditionnel de l'Elysée et l'estime du Président Bongo, qui seuls comptaient ?
Il y eût des cafouillages et des aventures moralement contestables et auxquels par devoir d'Etat et en dépit du bon sens, l'ambassadeur fut obligé d'y mêler son protégé. Mais que faire face à l'entêtement d'un De Gaulle, chef de la France libre, l'homme de l'Appel du 18-Juin et émancipateur de l'Afrique noire ! Ce fut, parmi tant d'autres, l'épisode malencontreux du Biafra (1967-1970). Ce conflit, aujourd'hui oublié des manuels scolaires mais qui fit au bas mot un million de morts, échappait complètement au jeu d'échec planétaire auquel se livrait les deux Super Grands. Tout juste peut-on parler à voix basse, à son propos, de guerre de libération. La République gabonaise, qui fut l'une des quatre nations à avoir reconnu le Biafra (mais pas la France), devint, sous couvert d'ingérence humanitaire, l'une des plaques tournantes de la livraison d'armes en provenance d'Afrique du Sud et une des bases arrières du mercenariat venu du monde entier au secours de la province sécessionniste du Nigeria. Comme au « bon vieux temps » de l'A.E.F., ainsi pouvait-on croiser dans les rues et bars de la capitale africaine aventuriers et barbouzes de tout poil en quête d'adrénaline, de gloire ou plus communément de Francs Cfa. Si cette épopée rocambolesque et sanguinaire se solda au final par un désaveu cinglant pour la politique africaine de l'Elysée et ternit passagèrement l'image internationale de Libreville, S. Exc. Maurice Delauney sut en tirer parti. « A toute chose, malheur est bon ». Et c'est sans doute en méditant ce proverbe qu'après la guerre il s'agrégea les services d'un certain Bob Denard afin d'organiser et commander la garde rapprochée du chef de l'Etat. D'ailleurs, l'ambassadeur, avec sa franchise coutumière, dans un des livres qu'il devait écrire plus tard, ne cachera rien de l'estime et de la reconnaissance qu'il portait à l'égard de ce personnage plus connu au Gabon sous le nom de commandant Marion.
Désormais et pour longtemps à l'abri d'un putsch, le Président Bongo pouvait s'engager, sous le chaperonnage du diplomate français, dans la voie d'une plus grande autonomie vis-à-vis de l'ancienne puissance tutélaire qui, de l'avis de tous, n'avait plus les moyens à elle seule de satisfaire les desiderata d'un pays en plein essor, s'enrichissant à vue d'½il à grands coups de hausse du baril de Brent.

La lune de miel de S. Exc. Maurice Delauney avec le Gabon aurait pu s'arrêter là, en 1972, avec sa nomination à Antananarivo, si quelques années plus tard, elle n'eût pris contre toute attente et tous les usages un nouvel élan. En 1978, Son Exc. recouvrit son fauteuil de Libreville. Le Président Giscard d'Estaing, pourtant farouchement aux prises avec les Chiraquiens depuis 1976, n'eût d'autre possibilité que de pourvoir au voeux du dirigeant gabonais et d'y renvoyer ce fervent gaulliste. Comme Léon M'Ba quelques dix ans en arrière, le Président Bongo, attaché aux liens personnels, n'avait pas trouvé parmi les diplomates qu'on lui envoyés de Paris, quelqu'un enclin à comprendre sa politique. En attendant la perle rare, Maurice Delauney revenait en force.

C'est à cette époque, lors de sa seconde légation en République gabonaise donc, que nous recevions à Ovigui, de temps à autre, l'ambassadeur et les hôtes de la France venus se frotter à la réalité du terrain et s'offrir à l'occasion un petit safari africain. L'un des avantages d'Ovigui était de présenter un condensé de ce que l'on pouvait rencontrer comme animaux sauvages au détour d'une piste. Eléphants, buffles, phacochères, gorilles, caïmans... Une nature préservée, un écosystème diversifié, un bon connaisseur de la forêt –mon père - quoi de mieux ?
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# Posté le lundi 20 novembre 2006 19:33