A défaut de savoir où je vais, sachez au moins qui je suis et d'où je viens. INTRO

A défaut de savoir où je vais, sachez au moins qui je suis et d'où je viens. INTRO
Je suis né en Touraine le 26 décembre 1978, deux mois avant terme. Et à l'âge de 3 mois, je m'envolais pour ce qui devait être la destination et la destinée de tous les membres de ma famille depuis quatre générations : l'Afrique.

Je ne pense pas que l'on puisse vivre des premières années plus heureuses que les miennes. J'ai le sentiment quelque peu contradictoire d'avoir eu une enfance à la fois hors norme et d'une grande banalité. Et en dépit de la fêlure du temps, immanquable à toute chose périssable, mon coeur et mon corps gardent encore en leur chair, comme un échos du fond du monde, la trace indélébile de cette époque bénie où, n'ayant pas atteint l'âge de raison, haut comme trois pommes, en toute candeur, je barbotais nus pieds, après chaque pluie torrentielle, en compagnie de mon frère, dans le plus improbable et le plus insalubre des marigots.

Le temps passe et passe encore le temps. Insaisissable. Inintelligible. Mais irrémédiablement, il défile devant nous. Implacablement, il nous dévisage et se joue de nous, de notre condition de poupée de porcelaine, fragile à l'excès. Jusqu'à l'usure. La nôtre. Parfois une simple odeur, une note de musique, une photographie jaunie par les ans retrouvée par hasard au fond d'une malle, suffisent à nous plonger dans ce que nous avons de plus personnel et de plus unique en nous. Une brèche temporelle et spatiale semble alors s'ouvrir sous nos pieds. Pour un instant, la frontière entre notre présent et notre vécu s'estompe. Instant magique où nos yeux se ferment sur l'impossible pour nous permettre de tout revivre. Un instant qui embaume l'air d'un doux parfum d'éternité.

Chacun de nous entretient un rapport intime avec sa prime jeunesse. Pour moi, que je le veuille ou non, mon enfance s'écrit en lettres majuscules au fronton des souvenirs et clame haut et fort à qui sait l'entendre le nom de Gabon. Je ne puis le renier, comme on ne peut renier son propre sang, ses propres pulsions ni ses propres sentiments au risque de s'oublier soi-même. Quoiqu'à certains moments de ma vie, en mes jours de tristesse, de frustration ou de colère, j'eus voulu pour ma tranquillité d'esprit et le repos de mon âme, avoir eu une enfance toute différente. Non qu'elle ne fut pas heureuse, cette enfance. Au contraire, elle le fut. Sans doute trop. Beaucoup trop pour un garçon comme moi que le Ciel a paré en son sein de tous les excès de l'humanité. Et grandir sans le moindre mal, ni le moindre heurt, sans épreuves dans sa vie, entouré, choyé, aimé plus que l'amour lui-même, dans ce climat de bien-être et de plénitude absolus – et je charge bien ce mot « absolus » de tout son poids-, n'aide pas toujours à devenir un homme. J'ai le sentiment que ce bonheur originel me hante encore aujourd'hui et projette son ombre lumineuse sur chacun de mes pas, surtout lorsque ceux-ci me conduisent à devoir choisir une voie plutôt qu'une autre. Mais peut-être est-ce là le lot de chacun ? Moi, je cours après, toujours en quête de ce paradis perdu, d'autres le fuient car pour eux il n'avait rien d'édénique. Et c'est sans doute cela qui nous unit tous : que l'on le veuille ou non, nous sommes tous le produit de notre enfance. L'immoler ou rejouer indéfiniment le premier acte de notre vie dans les suivants et ce jusqu'au dénouement final, avec de nouveaux acteurs, de nouvelles proses, dans de nouveaux décors, tel me paraît être le seul défi de l'existence et pour tout dire le drame de notre espèce.
# Posté le dimanche 11 décembre 2005 16:48
Modifié le jeudi 23 novembre 2006 12:21

INTRO (suite et fin)

INTRO (suite et fin)
Mais ne vous y méprenez pas. S'il m'arrive de regretter le Gabon, d'être nostalgique de ses paysages contrastés, de ses gens métissés, je ne suis pas pour autant un passéiste. Car au vrai ce qui me désole, au risque de me répéter, c'est que d'havre de paix et de prospérité, tenu pour acquis, le bonheur se soit mué, pour moi, en un devoir de conquête. Et que de potager prodigue, où une main invisible m'assurait, sans que j'en eus conscience, de tous ses bienfaits, il me faille désormais, pour les recouvrer, apprendre seul le maniement des armes, retrousser mes manches, suer sang et eaux pour étendre mon lopin de terre et en chasser à grands coups de bêches et de volonté, mauvaises herbes, chenilles, escargots et taupes, qui sont à mes yeux comme autant d'ennemis menaçant mon limes.

Je ne me sens pas donc l'âme d'un incorrigible réactionnaire. Du plus profond de mon c½ur, je ne regrette pas une minute de ne plus être le gamin que j'étais. Au nom, déjà, des gens que j'ai été amenés à rencontrer et qui ont été ou qui sont devenus mes amis. Au nom également de ce que j'ai pu vivre par la suite et qui s'est révélé être une source intarissable de joies et de plaisirs indescriptibles. Ainsi tout être humain peut-il, je crois, se morfondre d'être un jour tombé amoureux d'une personne à la moralité douteuse, mais en aucun cas il ne peut décemment, sans parjure, se navrer d'avoir connu l'amour véritable. Le seul. L'unique. Celui-là même qui vous papillonne au fond du ventre et vous ferait embrasser l'univers entier tant vous en avez à revendre. Autrement dit, à mon sens, ce serait en effet un acte criminel et même suicidaire que d'écouter et de compatir aux larmes d'une femme se plaignant d'avoir engendré la vie.

Ô que oui, j'ai aimé cette terre africaine. Passionnément. Avec ferveur. Et je lui demeurerai fidèle jusqu'à mon dernier soupir. Mais force est de constater qu'aujourd'hui MON Gabon n'est plus. Il s'est échoué sur le récif de l'histoire des peuples. Il gît à présent sur le cordon sablonneux d'un îlot lointain, esseulé, flanc éventré, face contre terre, en partie immergé, tournant le dos à l'océan qui l'avait vu s'épanouir. Comme tous ceux qui l'ont connu en ces années fasteuses, enfants et adultes, je l'avais cru immortel. Et j'aurais voulu qu'il gardât son empreinte originelle. Pour nous. Pour les générations à venir aussi. Or l'histoire en a décidé autrement, à notre place, et en a scellé à jamais le destin. Tout est bel et bien fini. Rien ne sert de maintenir sous cloche, contre la raison elle-même, un monde bouillonnant, en constante mutation et en perpétuelle expansion. Arrive toujours cette heure si redoutée où le changement s'impose à nous, sans que nous ayons notre mot à dire. Alors, à quoi bon résister ? Autant se laisser porter par le courant qui nous emmène en aval du fleuve plutôt que de s'épuiser vainement à la remonter en une brasse éperdue. Tel est notre intérêt et, me semble-t-il, la seule ligne de conduite qui vaille, en dépit des tentations bien compréhensibles d'un retour en arrière si confortables pour l'esprit. Non, ce que la grande Histoire fait, nul ne peut le défaire. Mon Gabon n'est plus. La page est définitivement tournée. Donc n'y revenons pas pour la réécrire, les mâchoires et les poings serrés, l'estomac noué, la plume chargée de l'encre de l'amertume. Souvenons-nous juste de ce que le Gabon fut, au besoin racontons-le à ceux qui le méconnaissent, pour leur dire qui nous sommes et retenons-en les leçons qui nous paraissent utiles pour forger notre devenir.
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# Posté le lundi 12 décembre 2005 01:52
Modifié le lundi 12 décembre 2005 03:56

Ovigui I

Ovigui I
D'aussi loin qu'il m'en souvienne, j'appris à marcher au c½ur de la jungle gabonaise, à bonne distance de Mandji et de Fougamou, et plus précisément à Ovigui, un chantier forestier dont mon père était le responsable. J'y vécus jusqu'à mes cinq ans. Nous habitions, mes parents, mon frère aîné et moi, une maison en surplomb de ce village jailli de nulle part où logeaient les employés et leurs familles. Mon père l'avait voulu ainsi. Et c'est une habitude qu'il conservera jusqu'à la fin de sa carrière que de toujours faire construire sur les hauteurs, sa résidence, afin d'être géographiquement et donc symboliquement au-dessus des chamailleries de voisinage et des querelles de personne et préserver ainsi la confiance et le respect de ses subordonnées.

Notre « case », comme l'on dit là-bas, n'avait rien d'extraordinaire. Pour autant elle ne ressemblait pas à l'image d'Epinal que l'on se fait en Occident de l'habitat africain. Reposant sur une immense dalle de béton sur laquelle se dressait une ossature de bois et des murs en contreplaqué de plusieurs épaisseurs, coiffé pour finir d'une toiture en taule ondulée, elle répondait à un modèle standardisé, économiquement rentable, fort répandu en Afrique noire et bien adapté aux rigueurs du climat équatorial, chaud et humide. Vu du ciel, rien ne la différenciait des autres cases. Si ce ne sont, peut-être, d'imposantes jardinières en pierre attenantes à la maison, côtés sud et ouest, et à l'arrière de celle-ci, au fond du jardin, face nord, une rangée de garages dont je garde un très vague souvenir pour m'y mettre rarement aventuré.

L'agencement intérieur était tout aussi fonctionnel que son enveloppe externe. Les murs du salon-salle à manger comme ceux des chambres étaient lambrissés d'un très beau bois exotique veiné à l'aspect soyeux. Mais le sol du séjour, lui, avait échappé miraculeusement au bon goût ; carrelé de ce que l'on faisait de plus laid en ces années soixante-dix finissantes. Celui de nos appartements avait eu plus de chance, quoique nous en payâmes le prix par une moindre clarté. Seules pièces non climatisées du nid familial, la cuisine et la salle de bain se disputaient la palme de la simplicité tandis que chacune d'elles s'enorgueillissait d'un accès vers l'extérieur. L'entrée principale de la case, face ouest, offrant une vue imprenable sur le village en contrebas, s'ornait pour sa part d'une agréable terrasse couverte, dont notre perroquet gris Jacquoco eut tôt fait d'en faire son quartier général, au grand dam de certains visiteurs qui, pour s'être trop vite amourachés du volatile, s'étaient vus gratifiés en remerciement de magistraux coups de bec.

Quant au jardin, méli-mélo de couleurs et senteurs sucrées et poivrées, c'était encore une autre bravade lancée à la nature environnante. Arraché à une forêt chantante et ombragée, il se voyait ceinturé de terres fauve cramoisies et criblées par un soleil si ardent qu'il semblait y régner comme le silence lourd et suffocant d'une cathédrale lorsque, ayant commis un péché, on la croit habitée par Dieu même. Tout y était immobile. Figé. Pétrifié. Paysage surréaliste d'une oasis immaculée d'un halo de lumière, où toutes les nuances ineffables d'ocre et de vert se mêlaient et tendaient les mains vers l'horizon bleu-azur pour y mendier une fraîcheur improbable, avant que la nuit ne consente enfin à exhausser leurs prières et daigne sortir la Belle endormie de sa léthargie diurne.
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# Posté le lundi 12 décembre 2005 02:14
Modifié le vendredi 22 juin 2007 10:22

Ovigui II

Ovigui II
Le mobilier était élégant mais sans excès. Quelques meubles avaient suivi, avec bagages et effets personnels, mes parents au gré de leurs pérégrinations gabonaises. Certains, plus rares car de conception plus élaborée, avaient préféré faire le déplacement de la grande ville. De Libreville ou de Port-Gentil. D'autres, au cachet plus rustique, à mes yeux les plus beaux de tous, avaient été sculpté et acheté dans un village ou au hasard d'une route tortueuse dans la jungle même, à je ne sais quelque artisan Africain, pas forcément Gabonais d'ailleurs. Mais pour la plupart ils avaient été imaginé et fabriqué sur place, à Ovigui, puisque là-bas ce n'était ni les essences de bois ni le savoir-faire technique qui nous faisaient défaut. Comme pour nous rappeler qu'en toute circonstance, en de terres si aventureuses pour les hommes, seule la forêt était apte à pourvoir à tous nos besoins. A condition, bien sûr, qu'on sache la comprendre et l'apprécier à sa juste valeur. Quant à l'électroménager, comme pour tout bien manufacturé, le conséquent retard technologique de l'Afrique noire imposait qu'il fut directement importé de l'ancienne métropole. Aussi avions-nous acquis les indispensables réfrigérateur, congélateur et climatiseur, nécessaires à un confort de vie moderne à l'occidental, malgré l'absence remarquée dans ce plein bonheur matérialiste du plus affectif des objets usuels : le téléphone.

Mais en dépit de ce léger désagrément qui, d'une certaine façon, déshumanisait nos relations avec notre famille et nos amis, de France, du Gabon ou d'ailleurs, cette maison et son décor seyaient bien à notre petite tribu. Et je crois que l'Europe, grossie de toute son opulence et de toute sa suffisance, ne nous aurait pas mieux comblé. Il faut dire aussi qu'à cette époque, la C.F.G., pour laquelle travaillait mon père, ne ménageait pas non plus ses efforts pour adoucir la vie de ses cadres étrangers et de leur famille. Toute demande, pourvu qu'elle fût raisonnable et s'apparentât à une nécessité, était entendue et satisfaite dans la mesure du possible et ceci, dans les plus brefs délais. Pour le reste - et je pense aux vêtements, aux livres, aux cassettes vidéo et vinyls, aux jouets -, après les avoir repérés sur catalogue, nous passions commandes, quelques mois avant, auprès d'amis installés en ville ou de cadres en partance pour la France, l'entreprise se chargeant plus tard de leur acheminement sur le chantier. Qui plus est, privilège ultime, tenant au fonction de mon père, nous avions quotidiennement à notre service un cuisinier – un « boy » -, une femme de ménage et de temps à autre, au moins deux fois par semaine, un jardinier. Plus d'un visiteur Européen s'émut de trouver en des lieux si incongrus d'aussi agréables conditions de vie. S'en montrant parfois jaloux. Sans doute s'imaginait-on encore qu'à l'orée des années 1980, la forêt africaine était le dernier endroit sur Terre où en plus d'y rencontrer des cannibales coupeurs de tête on s'éclairait encore à la bougie comme au bon vieux temps du Père Savorgnan de Brazza.

Mais à d'aussi impensables privilèges répondait son lot de devoirs et de contrariétés. Et la vie sur une exploitation forestière n'en était pas avare. Situé à des dizaines de kilomètres de la première ville digne de ce nom – que dis-je de la première bourgade !-, autant dire, avec un bon tout-terrain, une piste bien entretenue, en saison sèche, à une bonne heure de route de toute animation, Ovigui souffrait d'un isolement criant. Seul le ravitaillement hebdomadaire par camions ou par l'avion de brousse venu de Port-Gentil coupait le fil d'un temps rythmé par le brouhaha des tronçonneuses et des grumiers. Car il faut bien l'avouer, en semaine, hors du domicile familiale, les distractions manquaient tant pour mon frère et moi que pour ma mère qui n'exerçait aucune activité au sein de l'entreprise. Point de crèche, d'école maternelle, de parcs publics, de magasins, de restaurants, de bibliothèque, ni de cinéma. Rien qui pût nous permettre d'oublier que nous vivions au sein d'une gigantesque scierie à ciel ouvert de plusieurs milliers d'hectares. Juste pour unique horizon un quadrillage de cases, de jardins privatifs, d'ateliers et de bureaux, aux formes inexorablement géométriques et monotones, au-delà desquels se dessinait à perte de vue l'immensité de la forêt équatoriale, énigmatique et belliqueuse.
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# Posté le vendredi 30 décembre 2005 12:55
Modifié le vendredi 22 juin 2007 13:32

Ovigui III

Ovigui III
Mis à part en de rares vacances et certains week-ends, nous ne nous y évadions peu. Trop de charges incombées à mon père à cette étape de sa carrière. En plus d'assumer la direction du chantier proprement dit, il se devait de répondre aux besoins et aux sollicitations constantes de la population. Tous les aspects de la vie quotidienne passaient immanquablement par lui. Qu'il s'agisse de la construction de l'école primaire et des ponts, de la réfection des pistes en latérite, de la nomination de l'instituteur et du médecin, de l'évacuation par avion des malades ou blessés, de l'organisation des élections, du maintien de l'ordre, de la sécurité et de la protection des personnes et des biens, du règlement des litiges et autres discordes, des visites protocolaires, de sa présence obligée à toutes les cérémonies familiales et collectives, et de que sais-je encore. Chef de chantier bien sûr, mais aussi ingénieur des travaux publics, comptable, banquier, directeur d'école, maire, policier, juge, garde-chasse, guide etc... et même une fois sage-femme ! Il se devait de coiffer ses multiples casquettes pour le bon fonctionnement du chantier.

Cependant il ne faudrait pas en déduire prématurément que mon père agissait en monarque tout puissant en son royaume. Mon père était en fait, à sa manière, un chef de village, tel qu'on l'entend en Afrique. Sa position-clef au sein de l'entreprise le poussait à épouser ce rôle qui, du bas de l'échelle jusqu'à son sommet, parcourait et structurait l'ensemble de la société gabonaise. C'était un état d'esprit ancré de longue date dans les moeurs, et ceci bien avant le « rêve colonial » de la France. Il était certes le « bwana », le « patron » - héritage incontestable de la colonisation - mais également le « papa », « l'ancien », en dépit de son jeune âge. Attention : le « papa » non parce qu'il donnait les ordres mais parce qu'il savait se faire respecter, nuance. Il était celui qui savait écouter, celui vers lequel l'on se tournait en cas de coup dur, mais celui aussi qui savait sévir au besoin.

Ce paternalisme bienveillant, à bien des égards anachronique pour l'Europe contemporaine, était encore à cette époque une réalité vivace dans une Afrique rurale dominée depuis toujours par les chefferies traditionnelles. Ce n'est pas un hasard si, au lendemain des indépendances, la totalité des élites politiques africaines, pourtant formées à l'école de la République et fermement convaincues des vertus du suffrage universel, ont opté, dès leur accession aux responsabilités gouvernementales, pour des régimes présidentialistes forts, et conservé, sous d'apparentes institutions gaulliennes, les structures sociales multiséculaires où la fonction de chef de village était respectée voire sacralisée. Un ami du Gabon nous rapporta une anecdote qui se déroula devant ses yeux, révélatrice, s'il en était, de ce mode de pensée typiquement africain. En Côte-d'Ivoire, un jour qu'il avait été convoqué par le Président Houphouët-Boigny, il vit jaillir à l'improviste dans le bureau présidentiel, aux cris de « papa , papa » l'Empereur Bokassa Ier, venu directement de Bangui pour lui demander conseil. Sidérant spectacle. Même pour quelqu'un particulièrement aux faits de la mentalité africaine. Quant à mon père, évidemment, personne sur le chantier ne se serait aventuré à l'appeler « papa ». Pourtant je dois dire, non sans une once de fierté, que le futur donnera raison à cette vision des choses. Des années après la C.F.G., combien de fois au détour d'une rue à Libreville, mon père ne s'était-il pas fait apostropher sous ce vocable par d'anciens employés ! Certains d'entre eux avaient même, je ne sais comment, en leur possession une photo de notre famille, usée, déchirée, jaunie qu'ils conservaient pieusement et emmenaient partout avec eux.

A Ovigui donc, les autorités étatiques, loin de trouver à redire à l'action de mon père, le soutenaient. Que pouvaient-ils faire d'autre ? Ovigui était un village sorti de terre artificiellement, à vocation purement économique et non démographique. Dès sa construction, décidée et planifiée sur le papier quelques années auparavant, après qu'on eut prospecté la région en quête des meilleures essences de bois, Ovigui se savait perdu et voué à disparaître dans les 15 ans à venir sans laissé de traces, si ce n'est dans les archives nationales et les registres de compte de la C.F.G. L'Etat avait enregistré son acte de naissance et il signerait sans état d'âme son acte de décès. Maintenir sous perfusion après son exploitation ce chantier, loin des grands axes routiers, dans une région en proie au sous-peuplement pour en faire une authentique petite ville provinciale, avec commerces et administrations publiques, lui eût représenté un poids financier conséquent, si vain et si absurde. D'autant que ce n'était pas la seule exploitation forestière existante au Gabon et que le calme y était très généralement la norme. Dans ces conditions, à quoi bon gaspiller son énergie et dilapider son argent pour assurer à toute fin, par principe et orgueil, la continuité territoriale des services étatiques en des lieux si éphémères, alors même qu'il s'y trouvait, sur place, des hommes compétents pouvant servir de relais entre l'Etat et la population ? Laissons-en la charge et la facture aux compagnies forestières, se disait-on. Faisons leur confiance pour la gestion de leur concession. De tout temps, elles ont toujours tenus une place prépondérante dans le maillage du territoire, en perçant la ténébreuse et dense jungle équatoriale et en facilitant ainsi les communications et les échanges de province à province, de ville à ville. Plus qu'aucune autre organisation humaine, elles ont contribué à faire émerger, tant dans l'espace que dans les consciences, l'identité d'une nation gabonaise. Il ne s'agissait pas là d'un quelconque cynisme de la part des autorités, ni d'un soi-disant néo-colonialisme - la C.F.G. était une entreprise d'Etat -, mais d'un pragmatisme. Un pragmatisme qu'imposait la lutte constante contre le sous-développement. Aussi, en parallèle à son métier et en raison de sa position au sommet de la pyramide, mon père se voyait-il contraint d'être l'agent de la puissance publique sur l'exploitation, en relation permanente avec les officiels auxquels il devait également, de temps à autre, rendre des comptes.
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# Posté le lundi 23 janvier 2006 19:00
Modifié le vendredi 22 juin 2007 14:41